www.passee-des-arts.com (29 novembre 2009)

VON EDLER ART, SOUVENIRS DE L'ALLEMAGNE DU XVE SIECLE

Corina Marti et Michal Gondko, directeurs de l’excellent ensemble de musique médiévale La Morra, ne sont pas les premiers à s’intéresser aux pièces contenues dans deux très importants manuscrits, le Lochamer Liederbuch (c.1452, conservé à Berlin) et le Buxheimer Orgelbuch (c.1460-1470, conservé à Munich), témoins miraculeusement préservés d’une pratique musicale spécifiquement instrumentale en terres d’Empire, auxquels ils ont choisi d’adjoindre très opportunément d’autres morceaux, extraits de codex conservés à Bâle et Vienne ainsi que d’éditions imprimées à Mayence (1512) et Nuremberg (1539). Regroupant des élaborations sur des mélodies religieuses (Benedicite almechtiger got), des chansons profanes (Qui vult messite, sur le rondeau Qui veut mesdire de Gilles Binchois), des basses danses (Mi ut re ut, sur la basse danse Venise) ainsi que des compositions sur des thèmes originaux, Von edler Art, sans doute une des anthologies les plus convaincantes qui ait été réalisée à ce jour dans ce répertoire, entraîne l’auditeur dans un voyage où la sensation d’intimité le dispute à la surprise apportée par l’extraordinaire subtilité de cette musique extirpée des limbes de l’oubli. La notice du disque explique de façon claire et argumentée les raisons qui ont conduit les interprètes à exécuter certaines de ces pièces en duo, l’une au clavicytherium (instrument à clavier à cordes pincées et à caisse verticale, attesté à partir d’environ 1460), l’autre au luth et à la guiterne, et même si je suis persuadé que certains musicologues y trouveraient sans doute à redire, force est de constater que ce tandem fonctionne parfaitement. Tour à tour dansantes ou rêveuses, les différents morceaux, organisés par ordre chronologique, gagnent progressivement en complexité polyphonique, jusqu’à pouvoir se confronter sans rougir aux Fantaisies composées vers la même époque en Italie, comme le prouve le fantastique Preambulum sans doute dû à Adolf Blindhammer (c.1475-entre 1520 et 1532), luthiste de l’empereur Maximilien Ier et professeur de luth à Nuremberg dont les qualités étaient soulignées par Albrecht Dürer.
Ayant fait le choix d’alterner pièces en duo et en solo, Corina Marti et Michal Gondko se révèlent des interprètes remarquablement inspirés et soucieux de rendre justice à un répertoire méconnu sans jamais le solliciter à outrance. L’usage mesuré et pertinent de l’ornementation, le soin apporté à la caractérisation de chaque pièce, la diversité des climats instaurée tout au long de cet enregistrement en disent long sur la passion qui anime leur exploration de ces musiques oubliées qui, grâce à leur travail de réappropriation, quittent leur cadre strictement historique pour s’adresser à la sensibilité de l’auditeur d’aujourd’hui. Au-delà du panorama riche et varié qu’il propose, c’est l’imperceptible chuchotement d’une époque jusqu’ici largement réduite au silence que Von edler Art permet à nouveau d’entendre.

Jean-Christophe Pucek