Diapason n° 585 (Novembre 2010)
DIAPASON DECOUVERTE
Supercherie, crime de lèse-majesté envers le noble violoncelle, profanation d'un monument de spiritualité... On voit déjà venir les protestations, aussi violentes qu'est forte la proposition de Dmitry Badiarov, disciple de Sigiswald Kuijken. Mettre en cause l'évidence même les Suites pour violoncelle ne seraient pas pour cet instrument -, quelle cuistrerie! Mais l'évidence s'évanouit dès qu'on ouvre les dictionnaires musicaux du temps de Bach ou du siècle précédent. Sans cloisonner le lexique, ils décrivent à la fois « notre » violoncelle (en vérité, des basses d'archet souvent plus trapues) et des sortes d'altos géants : soutenus par un ruban autour du cou et posés sur la poitrine, manche légèrement incliné vers le bas pour que le bras gauche ne soit pas trop étendu.
Des hybrides marginaux, ces violoncelles da spalla (d'épaule) ? Des instruments parfaits, selon Mattheson, pour « jouer toutes sortes de choses rapides, variations et ornements, avec moins d'effort que sur les plus grandes machines ». Et Leopold Mozart, en 1756, laisse clairement entendre qu'ils occupaient auparavant une place centrale : « de nos jours, le violoncelle est joué entre les jambes. » Tout dans ce contexte, habilement détaillé par le texte de présentation de Badiarov, laisse penser que l'écriture si exigeante des Suites appelle une viola da spalla. Donc un violoniste, car les doigtés comme la position du corps ne relèvent plus du violoncelle : le cycle devient l'exact pendant des Sonates et Partitas.
Plus que le timbre de l'instrument copié par Badiarov lui-même, plus que sa résonance, ses basses rauques, ses cordes épaisses (doublement filées, un défi dans la reconstruction) et très contrastées (un atout pour la polyphonie), c'est bien cette dimension violonistique qui boulverse notre écoute. Ici comme dans l'expérience moins aboutie de Kuijken (Accent, 2009), le centre de gravité des Suites semble se déplacer vers le haut, libérant encore la diction de l'archet et le mouvement de la danse (et pour cause : les doigtés sont nettement plus confortables à la spalla.
Badiarov cherche moins l'ampleur du geste que ses inflexions particulières et multiples : la projection assez nasale de l'instrument (parfois nommé « viola da fagotto » ou Fagottgeige) expose le moindre détail de ce jeu bourré d'imagination, dont on goûtera la variété subtilement fantasque à moins de n'y entendre que des maniérismes (le déroulé sinueux du Prélude en sol donne le ton). A prendre ou à laisser, mais à découvrir absolument.
Gaëtan Naulleau