Diapason n° 541 (Novembre 2006)
5 DIAPASONS
Aux portes de l'Islam, le royaume latin de Chypre fut pendant
près de trois siècles un foyer très actif de musique française,
sous la dynastie des Lusignan, ainsi que le montre le manuscrit J.II.9, conservé
à la bibliothèque de Turin. Aucun compositeur n'est nommé
dans ce recueil, mais le soin apporté au choix et à l'agencement
des pièces prouve que son auteur (ou ses auteurs) avai(en)t conscience
de réaliser là un document majeur sur la vie musicale à
la cour lusignane, le prétexte ayant peut-être été
l'arrivée à Chypre de Charlotte de Bourbon, la nouvelle femme
de Janus Ier de Lusignan, le 25 août 1411. Dans ce manuscrit se rencontrent
les diverses écoles du temps : les spéculations de l'Ars nova
comme celles de l'Ars subtilior, avec, entre autres, la monumentale chanson
Sur toute fleur la rose est colourie, étonnant exemple de subtilitas
en musique qui recourt à quelque dix proportions rythmiques différentes.
Les chemins discographiques sont ici peu encombrés, avec, pourtant, un
maître-album à saluer : celui du Huelgas Ensemble qui, en 1990,
a réveillé neuf antiennes pour le temps de l'Avent, tirées
du même corpus. Loin de cette vision où les chanteurs sont doublés
par les « hauts » et « bas » instruments de la chapelle,
la petite équipe de La Morra, confrontée au répertoire
séculier des ballades, rondeaux et virelais, s'efforce de préserver
une dimension intimiste, entre virtuosité et rêve à parts
égales. On louera les flûtes infaillibles de Corina Marti, le luth
humaniste de Michal Gondko et le chant d'Els Janssens qui se joue des défis
techniques de la subtilitas à la voix supérieure. Tous
prennent position dans le vieux débat sur le bien-fondé du soutien
instrumental dans ce type de résurrection polyphonique en constatant,
exemples à l'appui, que de nombreuses compositions de Torino J.II.9 s'y
prêtent fort bien, relectures uniquement instrumentales incluses. Faute
d'une réalité historique possible à cerner, cette «
fleur de beauté » est séduisante et plausible. Les médiévistes
et poètes devraient apprécier.
Roger Tellart