Diapason n° 523 (Mars 2005)
DIAPASON D'OR 
Le Quatrième et dernier Livre de sonates
pour violon (1743) est le chef-d'uvre de maturité de Leclair,
peut-être davantage que Scylla et Glaucus (1746), son unique opéra
souffrant de la comparaison avec n'importe quel ouvrage de Rameau, inégal
d'inspiration, il ne révèle pas toutes les qualités du
compositeur. Les trois premiers livres (1723, 1728 et 1734) balancent entre
la France et l'Italie, Leclair élaborant un style de plus en plus personnel
et frémissant. Le quatrième suggère les prémisses
du violon romantique, notamment dans l'attrait pour les grands développements
(Sonate n° 5), tout en raffinant le chant le plus baroque
c'est-à-dire proche de Rameau, dans la Sonate n° 7 par exemple.
Conscient de ces riches ambiguïtés, Luis Otavio Santos aborde ces
pages avec un son magnifique, une technique d'archet éblouissante et
un instinct dramatique sans faille. Il renouvelle avec bonheur les tournures
d'un langage qui, sous d'autres doigts, alterne entre le mièvre et l'acrobatique
distingué. Il insuffle au discours une force qui permet à ses
deux acolytes d'être aussi efficaces que discrets : tout un théâtre
des passions peut alors s'animer, sans déversement de boyaux ni guirlandes
obligées de cordes pincées.
Assistant de Sigiswald Kuijken à Bruxelles, le virtuose brésilien
a hérité le meilleur de son maître : un art de l'articulation
qui, dans un même geste, sculpte et libère le discours. Dans l'Andante
initial de la Sonate n° 5, les difficultés techniques ne contraignent
jamais la ligne expressive, intense et fermement dessinée; les gigues
virtuoses trouvent le moyen d'être à la fois spirituelles et denses;
et dans la Sonate n° 7, l'archet fait valoir une plénitude
sonore digne de la version Huggett (l'album ASV était jusqu'à
présent, malgré les gravures de Fernandez et de Wallfish, la réalisation
la plus aboutie dans les sonates de Leclair). L'écoute répétée,
loin de lasser, révèle des beautés nouvelles, la pertinence
des caractères laissant à l'imagination de l'interprète
marge de liberté appréciable.
Signalons enfin que cet album est l'un des trois premiers publiés par
Rainer Arndt, violoniste (élève lui aussi de Sigiswald Kuijken!)
passionné par la prise de son. Toutes les fées semblent s'être
penchées sur le berceau de son label : présentation très
classe, timbres éblouissants de naturel, en parfait accord avec le projet
expressif. Chapeau bas!
Philippe Ramin