Diapason n° 548 (Juin 2007)

DIAPASON D'OR       Diapason d'Or

Franc-tireur qui semble n'avoir jamais eu le souci d'une carrière ou d'un poste officiel, Paschal de L'Estocart n'en aura pas moins compté comme musicien majeur de l'école française, au plus fort des guerres de religion. Né à Noyon en Picardie (comme Calvin) vers 1537, sa présence est signalée à Lyon en 1559 et 1565, puis on perd sa trace jusqu'en 1581, année où il est inscrit à l'Université de Bâle. Deux traits dominent dans cette vie « qui s'inscrit comme en pointillé » (Annie Cœurdevey) dans l'effervescent décor politique du temps. D'abord, ses sympathies pour la cause réformée, puis ses ambitions de compositeur dont témoignent les quatre grands cycles qu'il a laissés : les Cent vingt et six quatrains du sieur de Pibrac, les Octonaires de la vanité du monde (deux livres sur un texte du pasteur Antoine de la Roche-Chandieu mis également en musique par Claude Le Jeune), les Cent cinquante psaumes de David (dans la traduction de Clément Marot et Théodore de Bèze) et enfin ces Sacræ Cantiones (1582), « meslanges de chansons latines et françoises ». Un recueil qui n'est pas sans ambiguïté, puisque sa préface est adressée au Compte Palatin Jean-Casimir, calviniste militant, alors que les huit pièces latines qui le complètent semblent destinées au culte de l'église romaine.
Le talent du musicien y est au plus haut, certes influencé par Roland de Lassus, modèle pour toute l'Europe du temps, mais en même temps riche de trouvailles très personnelles dans le maniement du contrepoint imitatif comme de l'effet homophone. Un maître de l'écriture agit ici, à la fois harmoniste audacieux (le motet Inter natos dédié à saint Jean Baptiste) et rythmicien inventif (la fin de Où est le vrai pays). Sans parler des dons du figuraliste, qui relèvent du plus pur art madrigalesque.
Ecrites de trois à sept voix, ces pages sont magnifiées par l'approche fervente de Ludus Modalis, à un ou deux chanteurs par partie. Mieux qu'un réveil : une appropriation, sous la conduite toujours avisée de Bruno Boterf. Dans la très parcimonieuse discographie de cet auteur entre tous original, le nouvel album fait désormais figure de référence, au côté de l'ancienne gravure des Octonaires par les Janequin (HM, à rééditer).

Roger Tellart