Diapason n° 579 (Avril 2010)
5 DIAPASONS

Si le chœur de Masaaki Suzuki se fait grand orgue pour servir les motets de Bach, les solistes réunis autour de Peter Kooij leur apportent plutôt la connivence démocratique et raffinée des meilleurs consorts de violes. La polarité soprano / basse et l'opposition chœurs I / II disparaissent dans un échange polyphonique formidablement équilibré et transparent (un défi dans cette écriture!), qui plus qu'aucune autre relecture des motets avec un chanteur par partie appelle l'adjectif « madrigalesque ». Cantus Cöln (DHM) et La Petite Bande (deuxième version, Challenge) s'en écartaient d'emblée par l'emploi (historiquement fondé) de doublures instrumentales ; les Hilliard (en petite forme, ECM) et les Trinity Baroque (en grande voix, Raumklang) optaient comme ici pour un accompagnement minimal mais s'en tenaient à un discours nettement moins détaillé (ou nettement plus naturel, question de goût).
Les mots, centre de gravité d'une texture légère, attirent l'attention par mille inflexions, mille coups d'archets ciselés, pour en revenir à l'image du consort. Plage 1, l'appel de Komm, Jesu, komm
donne le ton avec ses « k » adoucis et ses « o » furtivement renforcés, auxquels répondent les petits soufflés sur « Je » et « su ». L'élan naît ici du détail, d'un art accompli de donner à chaque mot et chaque accent son propre poids, modulé (« die Kraft »), amorti (« Ich sehne mich ») ou identique (« der saure Weg ») au fil des répétitions. Les deux trios de Jesu meine Freude, souvent ratés, y gagnent une poésie rare.
Les micros de l'excellent Rainer Arndt accompagnent cette option en inscrivant la polyphonie dans une acoustique assez intime, naturellement favorable au labyrinthe piétiste du Jesu meine Freude. Les motets en double-chœur y perdent en espace, donc en théâtre, ce qu'ils gagnet en souple rebond ; transfert favorable à Der Geist hilft unsrer Schwachheit et au Ich lasse duch nicht (ici enchevêtrement d'arabesques lasses), moins efficace à l'échelle du grand Singet dem Herrn, court de souffle et de vision. L'ensemble arrive néanmoins en bonne place dans la discographie (Bernius, Kuijken II et désormais Suzuki in excelsis Deo), assorti d'un texte de présentation érudit.
Gaëtan Naulleau