http://classiqueinfo-disque.com (6 octobre 2009)

Grâce au jeune label Ramée et à l’excellent ensemble bruxellois Les Muffatti, la discographie du répertoire du haut-baroque italien s’enrichit d’un enregistrement complet du plus important oratorio de Giovanni Bononcini, San Nicola di Bari. Cette parution est forcément un événement puisqu’il n’existe pratiquement rien au disque de ce compositeur qui fut en son temps célèbre dans toute l’Europe.

Bononcini, fils et frère aîné de deux compositeurs nous est surtout connu par sa rivalité avec Haendel, dont il faillit éclipser, dans le domaine de l’opéra italien, la célébrité lors de son séjour à Londres. Après le succès de Griselda représenté plus de 64 fois (en italien comme en anglais), ce qui constitue un record pour l’époque, les deux compositeur participèrent, avec Filippo Amadei à l’écriture commune d’un Muzio Scevola. Les cabales de la vie musicale londonienne finirent par chasser Bononcini de Londres en 1733 après plusieurs affaires de plagiat plus ou moins avérées. Après avoir été célébré à Paris et Lisbonne, Bononcini s’en alla mourir à Vienne, invité de Marie-Thérèse (il avait déjà été le musicien d’élection de l’empereur Joseph Ier et de son père vingt ans plus tôt) pour le sacre de laquelle il composa un Te Deum qui demeure sa dernière oeuvre connue. Curieusement aucun des nombreux opéras seria (seul un intermezzo buffo) ni aucune des 300 cantates profanes de Bononcini n’a connu d’enregistrement, et fort peu de sa musique instrumentale, au contraire de ses oeuvres sacrées.
San Nicola di Bari, écrit en 1693, est le chef d’oeuvre de jeunesse de Bononcini, à l’époque où il travaille à Rome au service de la famille Colonna, et rencontre Silvio Stampiglia, son librettiste attitré, réformateur de la poésie italienne cherchant à éviter les complications des hyperboles baroques de Giambatista Marino en se rapprochant de la tradition de Dante et de la simplicité antique au sein d’une Academia del Arcadia formée d’écrivains et de musiciens. Leur collaboration fructueuse se poursuivra durant une trentaine d’années, Bononcini réussissant à imposer Stampiglia comme poète officiel à la cour de Vienne.
Il ne faut pas attendre de cette oeuvre du XVIIème siècle une grande machine comparable aux oratorios anglais de Haendel, mais plutôt une sorte de théâtre intime proche de la conception illustrée par Leopold Mozart (Der Mensch ein Göttesmörder) à quatre solistes, continuo et grosso, sans partie chorale, ne comportant qu’un seul duo final comme il est de mise dans l’opera seria. Le style, avec force vocalises reste proche des motets de Vivaldi, réduisant parfois l’accompagnement des arias à un seul instrument à cordes et au clavier. En ce qui concerne le choix du sujet, il est lié aux origines espagnoles des commanditaires, et ne s’intéresse à la figure du Saint-Patron du royaume de Sicile et de Naples que dans son enfance et non en rapport avec les miracles qu’on lui attribue : le sujet se concentre sur les adieux de Nicolas et de ses parents (Giovanna et Epifanio) avant que celui-ci n’entreprenne un voyage d’études spirituelles en Afrique et sur les bord du Jourdain. A travers l’invention d’un personnage de berger, Clizio, compagnon du Saint en proie aux tentations matérielles, Stampiglia donne une portée philosophique au texte que la musique de Bonncini illustre de très près. Tout cela est remarquablement expliqué dans le livret (anglais, français, allemand) par la notice érudite et passionnante du chef Peter Van Heyghen qui réussit à communiquer nombre des éléments référentiels qui peuvent échapper à l’auditeur moderne, et expliquent comment le texte résista au temps, au point de connaître une deuxième adaptation pour le compositeur Leonardo Leo en 1732.
Mais, même si l’on passe à côté de certaines allusions, cet enregistrement ne s’adresse pas à des spécialistes, et le projet des Muffatti de rendre l’oeuvre sensible et accessible à tous, malgré une utilisation de l’effectif et des instruments d’époque, est parfaitement accompli. La distribution, entièrement italienne est excellente (Elena Cecchi Fedi en Giovanna, véritable premier rôle domine le quatuor vocal), tant pour sa maîtrise du style que par la diction dans les récitatifs, élément pour lequel Bononcini était particulièrement loué par ses contemporains. Le continuo, varié et inventif est réalisé avec vivacité au luth, au clavecin et à l’orgue par des musiciens de grand talent. L’alternance rapide des airs souvent sans da capo permet à l’œuvre de garder un rythme soutenu, où tout est dit avec force et conviction sans laisser place au moindre moment de lassitude, ce qui représente un tour de force pour un spectacle liturgique dont la durée dépasse une heure vingt.
On ne peut manquer d’être touché par l’invention mélodique des airs de Nicolas tels le n°13 « M’incateni », le n°37 « Gli astri chi scintillano » où les vocalises dialoguent en duo avec un violon qui imite les scintillements des astres, ou le n°17 (Giovanna) accompagné par l’orgue et le violoncelle de part et d’autre d’une section centrale à l’agitation purement opératique. L’art du compositeur se révèle avec éclat dans tous les effets imitatifs comme le n°15 « A girar » où le violon imite la course de l’abeille virevoltant de fleur en fleur. Les classiques du genre, l’air de Clizio (« Anche il Cielo » n°23) évoquant les éclairs et les orages, le déchaînement de tempête de l’air d’Epifanio « Fan temer l’Onde », apportent un aspect spectaculaire qui, avec des moyens différents, trouveront un aboutissement dans les grands oratorios de Haydn. La danse aussi a sa part, Clizio entrant sur un air de Zarabanda, chargé de figurer son appartenance au monde du plaisir, San Nicola concluant lui-même la première partie avec une surprenante tarentelle dans laquelle il rejette l’emprise de Cupidon.
C’est une véritable réussite que le premier enregistrement de cet oratorio, qui dépasse de loin l’intérêt pour une curiosité historique : on espère comme les interprètes qu’il poussera les maisons de disque à exhumer quelques uns des opéras de Bononcini dont l’influence sur ses successeurs italiens et allemands pourrait bien être beaucoup plus importante qu’on le soupçonnait jusqu’alors.

Fred Audin