http://classiqueinfo-disque.com (29 juillet 2009)

TOUCHEMOULIN : UN PETIT MAÎTRE DANS LA COUR DES GRANDS.       Classica, 9 de Répertoire

A travers la fondation de son ensemble orchestral Les Inventions et de l’association Ars Burgundiae, Patrick Ayrton a permis la redécouverte et la promotion d’un musicien français, Joseph Touchemoulin de Chalon-sur-Saône, oublié pendant deux siècles, qui côtoya et concurrença les plus éminents compositeurs et virtuoses de son temps, et auquel on reconnaît une influence sur l’évolution du genre symphonique, bien qu’aucune édition ancienne de ses œuvres ne nous soit parvenue, et que les rares manuscrits existants soient disséminés de par le monde jusqu’en Amérique du Nord.

Avant 2005, Touchemoulin n’était connu que pour un concerto pour flûte (enregistré en 1973 par Maxence Larrieu) demeuré, grâce sans doute à un magnifique andante probablement orné par Fiorente Agostinelli dans les tréfonds du répertoire du XVIIIème siècle. Le destin de ce compositeur français, violoniste d’origine, le place au confluent des tendances de la musique européenne, puisqu’il est désigné sur la partition de l’un de ses cinq concertos pour violon comme l’élève de Tartini qui décida de sa vocation de compositeur, et qu’il occupa durant une cinquantaine d’année le poste de Maître de Chapelle de la maison de Tour et Taxis (bien connue des philatélistes) à Regensbourg (Ratisbonne) après avoir démissionné d’un poste identique à Bonn (où le Prince Electeur l’avait préféré à Ludwig van Beethoven, grand-père du compositeur éponyme). C’est là qu’il croisa Schikaneder, le suédois Kraus, et eut pour collègues le bohémien Franz-Xaver Pokorny et le hautboïste Palestrini, au sein d’un orchestre reconnu comme le troisième d’Allemagne après Mannheim et Vienne, devant celui de Joseph Haydn à Esterhaza. Il eut entre temps un bref moment de célébrité à Paris où il fut joué au Concert Spirituel et où ses six symphonies opus 1 furent éditées en 1754. Une copie manuscrite de la cinquième en fa majeur (qui ouvre le disque) fut emportée avec des œuvres de Joseph Haydn et Mozart par Johann Friedrich Peter (moine morave, et malgré qu’il en eût, l’un des premiers compositeurs « américains ») comme exemple de la maîtrise européenne en matière de musique instrumentale, ce qui explique qu’on la retrouve dans le fonds de la bibliothèque de Winston-Salem en Caroline du Nord. La présence du manuscrit de son concerto pour violon en ré majeur à la Library of Congress de Washington reste plus mystérieuse, comme les circonstances qui poussèrent les frères de Touchemoulin, Claude, musicien à Cologne, et Guillaume, l’aîné, à finir leur carrière à Saint-Domingue.
Les deux symphonies (opus 1 n°2 sol majeur et 5 en fa majeur) présentées par Patrick Ayrton (qui tient aussi le clavecin solo et continuo) se rattachent au patron de l’ouverture à l’italienne comme celles de Jean-Chrétien Bach, et mettent au premier plan les cordes, adjoignant toutefois deux parties de cors ad libitum. Si l’on sent bien toute l’influence italienne dans les mouvements lents, les sections finales, presto, empruntent déjà au modèle de Mannheim, et rappellent celles de Cannabich, Leopold Mozart ou les nocturnes en quintette de Michael Haydn. Sans faire crier au génie, elle sont empreintes d’une fraîcheur de ton qui n’exclut pas certains passages mélancoliques reflétant les débuts de la transition du style galant vers l’Empfindsamkeit. Celle en fa prend un tour plus particulièrement mozartien, insistant sur des accidents harmoniques et des modulations surprenantes qu’on trouve aussi chez Wilhelm-Fridemann Bach.
Des trois concertos réunis ici, celui pour violon se hisse avec ses vingt minutes et ses cors obligés au rang de symphonie concertante. Les fioritures acrobatiques de la partie solo n’entachent pas un sens de la mélodie très personnel qu’on ne peut réduire tout à fait à ses modèles italiens tels Vivaldi et Tartini, mais aussi français comme Leclair. Trilles et double-cordes abondent ; le violoniste, Daniel Sepec, présente une cadence fort bienvenue. Son violon Friedrich Lorenz rend un son agréablement grave qui s’allie à merveille aux instruments d’époque (ou copies) qui séduiront même les plus réticents vis-à-vis des instruments baroques par une exceptionnelle musicalité et une rare justesse.
Le concerto pour clavecin (seul restant des trois concertos pour clavier de Touchemoulin répertoriés avant 1940) ajoute à l’effectif instrumental deux flûtes et joue abondamment de ce dispositif en trio, sur de discrètes ponctuations des tenues de cors. Le finale est un tempo di minuetto qui comporte tous les éléments structurels d’un rondo, avec son court passage obligé en mineur.
Sans doute antérieur, le concerto pour traverso compense son effectif réduit par une imagination mélodique d’une grande séduction. Ici encore l’utilisation des instruments d’époque surprend par l’équilibre entre le continuo et le soliste Alexis Kossenko, qui allie discrétion et précision dans une articulation qui fait tout le prix du splendide largo, sans doute le sommet de ce disque en matière de maîtrise instrumentale.
Si l’on ajoute à cela une belle présentation, un livret en trois langues agréablement fourni, et un enregistrement soigné qui confère à l’ensemble instrumental une présence étonnante jusque dans les détails des pianissimi, ce disque apporte un véritable renouvellement, non seulement du répertoire mais aussi de l’interprétation baroque des premiers représentants de l’ère classique. Le coin de voile qu’il lève sur ce compositeur oublié donne très envie de connaître ce qui reste de son œuvre, dix symphonies tardives intégrant le modèle allemand en quatre mouvements, l’opéra semi-giocoso La fureur d’Orlando qui fut joué jusqu’aux années 1820 et deux messes dont un requiem. Car l’histoire étonnante du bourguignon Touchemoulin, chaînon manquant entre la tradition italienne et allemande, n’a certainement pas livré tous ses mystères. Recommandé avec enthousiasme !

Fred Audin