Classica Répertoire n° 72 (Mai 2005)

9 DE RÉPERTOIRE       Classica, 9 de Répertoire

Les quatre livres de sonates de Jean-Marie Leclair restent un corpus largement sous-exploité par les violonistes actuels. Pour leur raffinement harmonique méticuleusement travaillé, leur séduction mélodique miraculeuse, leur avancée technique qui semble un défi lancé à Locatelli, ces 48 sonates méritent amplement de rejoindre le panthéon du violon. Comment expliquer alors qu'un nombre si restreint d'interprètes s'y soient intéressés? L'écueil de la difficulté n'est pas à négliger, et combien aujourd'hui allient le panache qu'exige le compositeur? La « froideur » dont on a taxé Leclair ne s'explique que par l'exubérance débauchée des Italiens auxquels on l'opposait — et l'argument ne tient pas à l'examen des trésors d'émotion que recèle sa musique. Seuls Elisabeth Wallfish (pour Hyperion) et François Fernandez (Astrée) ont prouvé un réel attachement à ce compositeur : il manquait toutefois la lumière à la première, et l'intensité au second (qui survole les sonates avec presque trop d'aisance; plus séduisant que touchant).
Avec ces quatre bouleversantes sonates issues du quatrième et dernier livre, Luis Otavio Santos prouve qu'il possède l'un et l'autre, conduits par un archet épanoui. Sa sonorité radieuse est un régal, et ne laisse même pas regretter les flûtistes (souvent plus prompts à chanter) dans la septième sonate qu'il partage avec eux — voyez le bel enregistrement de Barthold Kuijken chez Accent. Ne serait-ce un continuo trop poli et discret pour paraître vraiment impliqué, on tiendrait presque là notre Leclair idéal; ce Leclair maître de lui, voire perfectionniste (et de ce côté-là, la main gauche du jeune violoniste est d'une sûreté absolue — on se délecte des doubles cordes sans les craindre un instant : à ce titre le troisième mouvement de la douzième sonate est une splendeur), suprêmement distingué, dont la sincérité expressive affleure sous le geste mesuré et pudique. A ce niveau, Luis Otavio Santos s'affirme comme un interprète incontournable, devançant même ses illustres aînés. Il nous doit un autre volume de ces sonates, avec cette fois un continuo pour le seconder plutôt que le suivre en qualité de simple accompagnateur.

Serge Gregory